24 mai 2014

David O. Selznick Autant en emporte le vent - mémos 9

Mémo 12, 3, 4, 5, 6, 7, 8
12 octobre 1939
A John H. Whitney
Cher Jock,
Je vais me lancer dans la bagarre sur ''Franchement, ma chère, je m'en fiche comme d'une guigne''. Puis je compter sur votre aide si nécessaire. Si je ne peux convaincre le bureau Breen d'ici à ce sujet (surtout dans la mesure où l'Oxford Dictionary indique clairement que l'usage de cette expression n'est même pas considérée comme un juron anodin, mais comme une expression familière), alors je pense que la meilleure façon de s'en sortir serait que vous avisiez Hays que vous insistez pour qu'on convoque immédiatement une réunion extraordinaire du Conseil d'administration pour statuer sur ce cas. Je doute que les directeurs de la compagnie veuillent perdre leur temps à une réunion aussi idiote que celle-ci. Si vous pouviez en contacter personnellement deux ou trois, j'imagine qu'ils diraient à Hayes de laisser tomber. Nick Schenck ne nous aiderait en rien, car il estime que cela n'a aucune importance. Mais il n'a pas eu, comme moi, l'avantage de voir les deux versions et d'apprécier la grande différence que cela fait pour la fin du film. (En confidence nous avons tourné deux versions – s'ils le savaient ils pourraient se fâcher).
Naturellement nous menons une lutte contre la montre, mais j'ai monté le négatif de telle façon que, jusqu'aux dernières semaines avant que film aille dans l'Est, nous pourrons l'introduire dans le montage. En ce moment, tout ce que je veux savoir, c'est si vous êtes avec moi, Missié, comme on dirait dans le Sud.
 
20 octobre 1939
M. Will H. Hays
Motion Picture Producers and Distrbutors of America Inc.
Cher M. Hays
Comme vous le savez probablement, la réplique qui frappe dans Autant en emporte le vent, la seule bribe de dialogue qui fixe les relations futures entre Rhett et Scarlet est :''Franchement, ma chère, je m'en fiche comme d'une guigne''.
Naturellement, je désire vivement conserver cette phrase et, à en juger d'après les réactions du public des deux avant-premières, on se souvient de ces mots, on les aime, et les millions de gens qui ont lu ce nouveau classique américain les attendent avec impatience.
Selon le code [Hays], Joe Breen est incapable de me donner la permission d'utiliser cette phrase parce qu'elle contient le mot ''fiche'', mot spécifiquement interdit par le code.
Comme vous avez pu en juger d'après mes travaux précédents sur des films tels que David Copperfield, le Petit Lord de Fauntleroy, le Marquis de Saint Evremond, j'ai toujours tenté de me conformer à l'esprit aussi bien qu'à la lettre du code des producteurs. Donc si je vous demande de revoir le cas, de regarder la séquence du film dans laquelle s'insère ce mot interdit, ce n'est pas une lubie de ma part. Une grande part de la force et la puissance dramatique d'Autant en emporte le vent, projet auquel nous avons consacré trois ans de dur travail et de dures réflexions repose sur ce mot.
Je soutiens que ce mot, tel qu'il est utilisé dans le film, n'est ni un juron ni un terme obscène. Ce qu'on eut en dire de pire, c'est que c'est une expression vulgaire, et c'est ainsi qu'on le définit dans l'Oxford English Dictionary. En vous demandant de faire une exception dans ce cas, je n'ai pas l'impression de vous demander d'employer un mot que la grande majorité des Américains et des institutions américaines trouvent réprehensible...
Comme nous allons essayer d'envoyer Autant en emporte le vent au laboratoire cette semaine, j'aimerais que vous preniez immédiatement ce problème en considération. M. Lowell Calvert, notre représentant à New York, a une copie de la scène dont je vous parle et il ne vous faudra que quelques secondes pour la voir...Cependant, vous pouvez juger possible de donner l'autorisation sans voir le film.
L'original de la phrase en question figure à la page 736 du roman et vous pouvez demander à votre secrétaire de vous le procurer.
Nous avons reçu les félicitations du public des avant-premières pour notre extrême fidélité au roman, et pratiquement le seul reproche qu'on nous ait fait, c'est l'étrange (aux yeux du public) omission de cette réplique. La fin du film en perd du punch et notre façon d'édulcorer l'intensité de cette réplique donne une impression de tricherie après trois heures et quarante minutes de fidélité, d'honnêteté scrupuleuse à l'égard de l'oeuvre Mlle Mitchell qui, comme vous le savez, est devenue une bible américaine.


 


23 mai 2014

Images indélébiles

Il y a des images qui marquent de façon indélébile notre mémoire cinématographique. 
 Il y a des scènes indélébiles dans tous les films de Sir Alfred. La mort aux trousses en est truffé. 
C'est un film dont la réussite donne le vertige. Elle est éclatante à tout point de vue : scénario, interprétation, décors et bien sûr mise en scène. Tant de perfection pourrait peser, les chefs-d’œuvre sont souvent des monuments écrasants. Celui-ci est d'une superbe légèreté et a toutes les élégances. L'argument est savoureux. Le publicitaire Roger Thornhill est pris pour un certain Kaplan, agent secret. Mais Kaplan n'existe pas, c'était un leurre pour tromper d'autres espions. Thornhill lui donne involontairement une réalité, qui le dépasse.
  
Kidnapping, assassinats, La Mort aux trousses est une course folle. Il y a bien quelques microfilms dans cette histoire. Mais l'important est dans l'élan, la fuite en avant. Les scènes s'enchaînent frénétiquement, plus mémorables les unes que les autres : la vente aux enchères, la fuite sur le mont Rushmore. Et l'attaque de l'avion dans une immensité désertique, géniale leçon de cinéma.

A propos de la scène de l’avion dans le champ de blé, Hitchcock a dit vouloir prendre le contre-pied de tout ce qui se faisait alors en matière de thriller. Jusque-là une scène d’angoisse se déroulait en pleine nuit, dans une ruelle mal éclairée ; un chat traversant la rue et renversant une poubelle vous faisait sursauter, une ombre faisant trembler un rideau derrière une fenêtre et vous frissonniez, la musique savamment orchestrée faisait monter l’angoisse. Ici rien de tout ça. La scène se déroule en plein soleil, dans un espace vide à perte de vue, pas de musique, rien que le silence… Et le génie d’Alfred Hitchcock est, malgré tout ; de faire monter la tension jusqu’à l’explosion finale…sans oublier la touche d’humour qui est sa marque de fabrique.

Voici donc cette scène célébrissime, mais qu’on revoit toujours avec plaisir. Avec à la fin un petit bonus que peu ont remarqué…
Véritable encyclopédie du cinéma selon Hitchcock, La Mort aux trousses est un film dont la réussite donne le vertige. Car elle est éclatante à tout point de vue : scénario, interprétation, décors et évidemment mise en scène. Tant de perfection pourrait peser, les chefs-d'oeuvre sont souvent des monuments écrasants. Celui-ci est d'une superbe légèreté et a toutes les élégances. L'argument a la saveur d'un coup de dés. Le publicitaire Roger Thornhill est pris pour un certain Kaplan, agent secret. Mais Kaplan n'existe pas, c'était un leurre pour tromper d'autres espions. Thornhill lui donne involontairement une réalité, qui le dépasse.
Kidnapping, assassinats, La Mort aux trousses est une course folle. Il y a bien quelques microfilms dans cette histoire. Mais l'important est dans l'élan, la fuite en avant. Les scènes s'enchaînent frénétiquement, plus mémorables les unes que les autres : la vente aux enchères, la fuite sur le mont Rushmore. Et l'attaque de l'avion dans une immensité désertique où ­Thornhill ne peut se cacher, géniale leçon de cinéma. Mais Hitchcock sait aussi faire un morceau de bravoure d'un baiser entre Cary Grant et Eva Marie Saint, et raconter leur rééducation sentimentale avec esprit. Jusqu'au fameux dernier plan, le plaisir est complet. — Frédéric Strauss

En savoir plus sur http://www.telerama.fr/cinema/films/la-mort-aux-trousses,5264.php#rwf2k0EbqRX1AycG.99
Véritable encyclopédie du cinéma selon Hitchcock, La Mort aux trousses est un film dont la réussite donne le vertige. Car elle est éclatante à tout point de vue : scénario, interprétation, décors et évidemment mise en scène. Tant de perfection pourrait peser, les chefs-d'oeuvre sont souvent des monuments écrasants. Celui-ci est d'une superbe légèreté et a toutes les élégances. L'argument a la saveur d'un coup de dés. Le publicitaire Roger Thornhill est pris pour un certain Kaplan, agent secret. Mais Kaplan n'existe pas, c'était un leurre pour tromper d'autres espions. Thornhill lui donne involontairement une réalité, qui le dépasse.
Kidnapping, assassinats, La Mort aux trousses est une course folle. Il y a bien quelques microfilms dans cette histoire. Mais l'important est dans l'élan, la fuite en avant. Les scènes s'enchaînent frénétiquement, plus mémorables les unes que les autres : la vente aux enchères, la fuite sur le mont Rushmore. Et l'attaque de l'avion dans une immensité désertique où ­Thornhill ne peut se cacher, géniale leçon de cinéma. Mais Hitchcock sait aussi faire un morceau de bravoure d'un baiser entre Cary Grant et Eva Marie Saint, et raconter leur rééducation sentimentale avec esprit. Jusqu'au fameux dernier plan, le plaisir est complet. — Frédéric Strauss

En savoir plus sur http://www.telerama.fr/cinema/films/la-mort-aux-trousses,5264.php#rwf2k0EbqRX1AycG.99
Véritable encyclopédie du cinéma selon Hitchcock, La Mort aux trousses est un film dont la réussite donne le vertige. Car elle est éclatante à tout point de vue : scénario, interprétation, décors et évidemment mise en scène. Tant de perfection pourrait peser, les chefs-d'oeuvre sont souvent des monuments écrasants. Celui-ci est d'une superbe légèreté et a toutes les élégances. L'argument a la saveur d'un coup de dés. Le publicitaire Roger Thornhill est pris pour un certain Kaplan, agent secret. Mais Kaplan n'existe pas, c'était un leurre pour tromper d'autres espions. Thornhill lui donne involontairement une réalité, qui le dépasse.
Kidnapping, assassinats, La Mort aux trousses est une course folle. Il y a bien quelques microfilms dans cette histoire. Mais l'important est dans l'élan, la fuite en avant. Les scènes s'enchaînent frénétiquement, plus mémorables les unes que les autres : la vente aux enchères, la fuite sur le mont Rushmore. Et l'attaque de l'avion dans une immensité désertique où ­Thornhill ne peut se cacher, géniale leçon de cinéma. Mais Hitchcock sait aussi faire un morceau de bravoure d'un baiser entre Cary Grant et Eva Marie Saint, et raconter leur rééducation sentimentale avec esprit. Jusqu'au fameux dernier plan, le plaisir est complet. — Frédéric Strauss

En savoir plus sur http://www.telerama.fr/cinema/films/la-mort-aux-trousses,5264.php#rwf2k0EbqRX1AycG.99




Mais Hitchcock sait aussi faire un morceau de bravoure d'un baiser entre Cary Grant et Eva Marie Saint. Jusqu'au fameux dernier plan, le plaisir est total.



22 mai 2014

Le cinéma c'est aussi de la musique...- La strada

Que serais-je sans toi dit l'image à la musique... et moi sans toi lui répondit la musique...
La strada (1954)
Federico Fellini , Nino Rota indissociables l'un de l'autre.

21 mai 2014

Stars système - Pierre Etaix



J'ai travaillé pendant des années à Paris au 11 avenue Hoche. Aucun intérêt me direz-vous et vous aurez raison. Si ce n'est qu'au 13 il y avait un petit hôtel particulier qui abritait la société de production de Claude Lelouch ''Les films 13''. Dans cet hôtel particulier il y avait tout ce qu'il fallait avoir sous la main pour faire du cinéma: bureaux administratifs, salle de projection, de montage, de post-synchronisation... Et pour nourrir tout ce petit monde il y avait un petit restaurant en sous-sol! Enfin... un restaurant... il n'y avait pas de menu affiché à l'extérieur, pas de publicité... c'était plutôt une cantine un peu améliorée réservée au maître des lieux, à ses employés et à ses amis. J'avais pu y avoir accès au culot simplement en arguant du fait que je travaillais de l'autre côté du mur mitoyen...

J'y déjeunais de temps en temps avec des clients. Mais mon vrai plaisir était d'y amener ma mère qui adorait cet endroit, son atmosphère feutrée et les gens qu'on pouvait y rencontrer. En toute discrétion bien sûr, car il aurait été malvenu de dévisager avec insistance Annie  ou Anouk,  ou demander un autographe à Jean-Louis ou Jean-Paul....
C'est dans l'escalier qui descendait vers le restaurant, que j'ai vu pour la première fois, accrochés au mur, les originaux de ces dessins, absolument incroyables, de Pierre Etaix. J'ai essayé de trouver ce livre. Epuisé, introuvable, peu de chance d'être réédité...
Mais, des années plus tard, je suis tombé dessus un samedi après-midi dans une brocante boulevard Richard-Lenoir... Ce qui me permet aujourd'hui de mettre ce petit post !

 
Pierre Etaix. Clown, cinéaste, dessinateur, gagman, magicien, affichiste...
Au cinéma avec 5 films "Le soupirant", "Yo Yo", "Tant qu'on a la santé", "le grand amour" et "Le pays de cocagne", il s'inscrit dans la lignée des grands maitres du "slapstick" ( tradition burlesque du cinéma muet) tels que Buster Keaton, Harold Lloyd, Harry Langdon, Max Linder, Charlie Chaplin, Laurel et Hardy et plus tard Jacques Tati dont il sera l'assistant sur "Mon oncle"!
Grand desinateur, il a rendu un hommage incroyable aux stars du cinéma dans un livre:
 
''Stars Système''. Livre de dessins! Besoins basiques: une feuille de papier quadrillé petits carreaux et un crayon! Les règles: simples et diaboliques:
- Il faut suivre le bord des petits carreaux ou les traverser en diagonale!
- On peut mettre un point, mais seulement à l'intersection de 2 lignes!
- On peut noircir ou griser les carreaux!
C'est tout!!!
Regardez un moment une feuille blanche!! Vous allez être pris d'un léger vertige mais au bout d'un instant vous verrez peut être apparaître ça:




 J'ai essayé de reproduire aussi fidèlement que possible ces dessins sur mon ordi. Il y manque le tremblé du dessin à la main et sa poésie. Mais ça vous donnera une idée du talent de Pierre Etaix et de son incroyable amour du cinéma...



 
 

20 mai 2014

Les belles, et tragi-comiques, histoires de Tonton Charlus






Ed Wood a le triste ( ?) privilège d’être considéré comme le plus mauvais cinéaste du monde. Et pourtant son nom est connu de tous les cinéphiles et pas seulement parce que Tim Burton lui a consacré un superbe film. Son plus mauvais film, et le plus mauvais film du plus mauvais cinéaste du monde c’est quelque chose non, Plan 9 from outer space est devenu cultissime.

Ed Wood c’est un fondu de cinéma, un innocent perdu dans la jungle hollywoodienne, prêt à tout et souvent à n’importe quoi, pour concrétiser sur l’écran ses rêves de créateur.

Ed Wood est né en 1924. Dès sa petite enfance, il subit les affres de la fantaisie maternelle : celle-ci l'habille en fillette. À l'âge de 4 ans, le jeune Wood déambule ainsi en robe dans le voisinage. Très tôt, il commence à faire des photos, à rêver de westerns. Il écrit ses premiers scénarios et recrute ses copains pour jouer de petites scènes. Il passe le reste de son temps dans les cinémas de quartier. Après l'attaque de Pearl Harbor, Wood décide d'intégrer les marines. Parachutiste il part au front et récoltera deux blessures et une médaille pour son courage. Cela ne l’empêchera pas de se vanter plus tard d'avoir porté des dessous féminins sous son uniforme de soldat…

De retour aux États-Unis, en 1946, Wood déménage en Californie et commence à proposer ses services aux principaux producteurs. Après avoir fait mille petits boulots, grenouillé comme assistant de plateau, porteur de café et même cascadeur dans des westerns, il commence à se faire remarquer dans le milieu hollywoodien par des courts et des moyens métrages artisanaux de cow-boys et des pièces de théâtre. Véritable bateleur, il se proclame d’ailleurs auteur-interprète-réalisateur-producteur, comme Orson Welles, son idole, et frappe à toutes les portes des studios pour financer ses projets.

Un  producteur minable finit par lui confier la réalisation de la biographie d’un transsexuel. Le budget a beau être dérisoire (il n’a même pas d’autorisation de tournage à Los Angeles et doit détaler dès que la police arrive).

 Ed s’investit à fond dans ce qui deviendra sa première œuvre phare, Glen ou Glenda, transformant au passage le personnage en un hétérosexuel passionné par les vêtements féminins, les pulls angora..., un rôle qu’il interprète bien évidemment. Mais si ce film est aussi important pour Wood, c’est que c’est aussi le moment où il rencontre celui qui va devenir son acteur fétiche : Bela Lugosi. 


Lugosi a été une star... vingt ans plus tôt, lorsque le jeune Eddy Wood découvrait émerveillé "Dracula" dans le petit cinéma de Poughkeepsie,  sa ville natale. Marqué à vie par le rôle du vampire, le vieil acteur hongrois ne trouve plus de rôle depuis que la bombe atomique et les extraterrestres font plus peur que les vieux monstres gothiques de la Universal. 
Ruiné, accro à la morphine, il en est réduit dans ses derniers rôles à affronter des comiques  du style Abbott et Costello. Il accepte pour 1000 $ de figurer dans ce film dont le sujet scabreux l’inquiète un peu. Wood le rassure en le plaçant dans un décor gothique à souhait et lui donne un rôle de narrateur. Une véritable amitié commence entre les deux hommes.

Glen ou Glenda ayant été un désastre au box-office, Ed se reconvertit alors dans le film noir, "The Jail Bait", pour l’A.I.P. de Sam Arkoff, un des grands producteurs de films de série B à petit budget de l’époque. Le rôle du courageux inspecteur est tenu par un jeune culturiste inconnu : Steeve Reeves ! 


 

 Après un nouvel échec Wood se lance alors dans ce qui va devenir sa trilogie du pire de l’épouvante. Cherchant à financer un grand film fantastique mettant en vedette Lugosi, il frappe à toutes les portes possibles et imaginables, organisant des soirées cocktails avec les financiers potentiels mais essuie refus sur refus. Il semblerait que ce soit aussi le moment où il commence à être de plus en plus porté sur la bouteille pour compenser ses échecs à répétition. Il finit enfin par obtenir de l’argent... d’un boucher industriel ! Seules exigences, que le film comporte une explosion atomique et que le fils du directeur de l’abattoir, qui n’a jamais fait de cinéma, obtienne le rôle du jeune premier... Qu’à cela ne tienne, Ed Wood se jette à corps perdu dans le tournage de La Fiancée du Monstre ("Bride of the Monster"). 


Sa méthode de tournage est d’ailleurs particulièrement hallucinante : visualisant le film dans sa tête, il ne retourne quasiment jamais les scènes mises en boîte même si Lobo (Tor Johnson, un catcheur qui joue le rôle du monstre) fait trembler les murs en carton du laboratoire en passant une porte ou si les acteurs se trompent dans les dialogues. Le comble est atteint dans la scène finale où le savant fou interprété par Lugosi est dévoré par sa pieuvre mutante. Ayant « emprunté » dans les réserves des studios la pieuvre mécanique utilisée pour une production plus cossue ("Le Réveil de la sorcière rouge" avec John Wayne), l’équipe de tournage s’aperçoit après coup qu’ils ont oublié de prendre le moteur qui actionne la bête. Lugosi (et sa doublure pas très ressemblante), pataugeant dans l’eau glacée, est contraint de s’enrouler lui-même dans les tentacules et de se débattre maladroitement avec ce qui ressemble à l’image à un gros sac inerte. Le tout est complété par des stock-shots affreux d’un poulpe dans un aquarium.

Le film passe relativement inaperçu au box-office mais relance un peu l’intérêt pour Lugosi, d’autant que celui-ci suit une cure de désintoxication très médiatisée. Wood
prévoit alors de réaliser un grand film de vampire, "The Ghoul goes West", , avec son ami en vedette. Il tourne quelques scènes au petit bonheur : Lugosi quittant son petit pavillon de banlieue, assistant à un enterrement en en faisant des tonnes dans le genre éploré et enfin déambulant en vampire dans la campagne. Mais quelques jours plus tard Bela Lugosi meurt. Qu’à cela ne tienne, il ne renonce pas à son projet de grand film pour rendre hommage à son ami.



Il n’a beau avoir que moins de 5 minutes de métrage avec Lugosi, c’est sur ce projet qu’il sonne le ban et l’arrière ban des investisseurs potentiels... Malgré la présence de deux vedettes de la télévision, le voyant Criswell et la présentatrice de films d’horreur Vampira, le film peine à se monter. 

Wood accepte alors de tourner un film sur la vie d’un prédicateur pour l’église baptiste (et de se convertir avec ses amis au passage) si celle-ci finance son projet. Ce sera Plan 9 From Outer Space.


Le film phare d’Ed Wood résume à lui seul toute la méthode du cinéaste : un scénario invraisemblable avec un budget de misère. Les extraterrestres, ils sont quatre,  lèvent une armée de morts-vivants, ils sont trois,  pour conquérir le monde. Une voix off grandiloquente nous commente l’action, un abus de stock-shots puisés de ci de là,  comme des tirs de canons et de missiles pris dans un documentaire et suivis à la jumelle par un acteur déguisé en officier, permettent de gonfler les scènes d'exposition. Les incohérences se ramassent à la pelle : des scènes passent du jour à la nuit sans raison, une pierre tombale en polystyrène tombe lorsqu’un acteur chute à côté, l’herbe-moquette qui plisse, des soucoupes volantes suspendues à des fils bien visibles etc... A cela il faut ajouter les scènes censées représenter  Lugosi, remplacé par un acteur, le chiropracteur de sa femme, de vingt centimètres plus grand et qui, pour donner le change, garde sa cape devant le visage tout le reste du film.


Le film est un échec total. Ce qui permettra au moins à Ed de racheter les droits au groupe religieux pour un dollar symbolique, d’éviter de tourner la vie du prédicateur… et de se convertir. Cela ne décourage pas Eddy qui s’attelle à son dernier grand film fantastique : La Nuit des
Revenants ("Night of the Ghouls"). La quête des fonds est encore bien problématique mais Wood réussit à convaincre tous ses amis de lui fournir quelques sous. La légende prétend même qu’il parvint à convaincre un représentant venu lui vendre des brosses de lui confier l’argent qu’il économisait pour s’acheter une maison !

Wood, totalement à cours d’argent après le tournage, n’a même pas les moyens de faire développer son film ! Il semble qu’il ait quand même pu faire au moins une copie de travail mais que pour le reste, le film est resté 20 ans dans les labos sans pouvoir connaître une sortie cinéma.

Avec les années 60, Ed en est réduit à jouer les
scénaristes et les assistants réalisateurs pour les porno-soft minables de Steven Apostoloff comme "Orgy of the Dead" / "Orgie macabre", où Criswell commente des strip-teases accompagné d'une momie et d'un loup-garou ou à écrire des nouvelles et des romans pornographiques.

La fin d’Ed Wood est hélas sordide : sombrant de plus en plus profondément dans l’alcoolisme, il ne survit plus que grâce à l’argent que lui prêtent ses amis et qu’il englouti presqu’aussitôt en alcool, mettant en gage jusqu'à sa machine à écrire... Pourtant, il continue encore à y croire et tente de placer quelques scénarios aux titres évocateurs : "L’attaque du salami géant’’ (sic)", "Rue Pigalle", "L’hôtesse de l’air" ou "I Woke up early the Day I died". Acculé à la misère, il en est réduit à tourner des pornos, où il apparaît parfois dans des rôles soft de travesti, ou des documentaires d’éducation sexuelle pour payer ses derniers verres... Ironiquement il signe ces "oeuvres" Akdov Telmig, anagramme transparent de Vodka Gimlet, le cocktail, vodka/gin/citron, qui l'aide à tenir.

A la fin des années 70, un livre paraît : "The Golden Turkey Awards", de Michael Medved, qui célèbre les plus beaux nanars de l’histoire. Plan Nine y est cité comme le plus mauvais film de tous les temps, ce qui vaut un regain d’intérêt pour Eddy qui voit ses films ressortir dans le milieu underground. Il n’aura hélas pas le temps d’en profiter : usé par l’alcool, il est terrassé à 54 ans par une crise cardiaque le 11 décembre 1978, dix jours après s’être fait expulsé de son dernier appartement qu’il ne pouvait plus payer. Entouré par sa femme et ses derniers amis, ses cendres sont jetées dans l’océan...

Mais ce qui reste d’ Ed Wood, c’est cette foi inébranlable qui le porte, rêvant ses films, persuadé de tourner d’impérissables chefs-d’œuvre avec une force qui déplace des montagnes, il fait figure d’OVNI dans le monde du cinéma. Plus que n’importe qui, il incarne une qualité trop rare dans l’univers du cinéma : une sincérité absolue.

Ce qui a aussi soutenu Ed Wood tout au long de sa carrière, ce sont ses amis. La plupart l’ont suivi de films en films et l’ont parfois aidé financièrement jusqu’au dernier moment.

Bela Lugosi bien sûr, dont Ed Wood fut le dernier véritable ami.


Criswell, célèbre voyant de la télévision, apparaît dans plusieurs films de Wood, souvent comme narrateur. Personnage extravagant et haut en couleur, il sera souvent le sauveur financier de Wood.


Tor Johnson, catcheur suédois de 150 kgs, tourna dans les 3 films fantastiques de Wood. Il fit une grande carrière dans des rôles de monstres. Son fils Karl, policier, a souvent prêté des uniformes pour les tournages, voire même une voiture de patrouille pour Plan Nine.




Présentatrice d’une émission d’épouvante à la télé, Maila Nurmi dite Vampira fut mise sur la liste noire pour ses prises de positions politique de gauche et ses frasques amoureuses. Elle n’accepte de tourner dans Plan 9 que contrainte par le chômage et, au vu de la maigreur du cachet ne consent qu’à un rôle muet... Amie de James Dean, elle se lance dans l’occultisme après sa mort et peut s'enorgueillir aujourd'hui de posséder encore un solide noyau de fans.