20 mai 2014

Les belles, et tragi-comiques, histoires de Tonton Charlus






Ed Wood a le triste ( ?) privilège d’être considéré comme le plus mauvais cinéaste du monde. Et pourtant son nom est connu de tous les cinéphiles et pas seulement parce que Tim Burton lui a consacré un superbe film. Son plus mauvais film, et le plus mauvais film du plus mauvais cinéaste du monde c’est quelque chose non, Plan 9 from outer space est devenu cultissime.

Ed Wood c’est un fondu de cinéma, un innocent perdu dans la jungle hollywoodienne, prêt à tout et souvent à n’importe quoi, pour concrétiser sur l’écran ses rêves de créateur.

Ed Wood est né en 1924. Dès sa petite enfance, il subit les affres de la fantaisie maternelle : celle-ci l'habille en fillette. À l'âge de 4 ans, le jeune Wood déambule ainsi en robe dans le voisinage. Très tôt, il commence à faire des photos, à rêver de westerns. Il écrit ses premiers scénarios et recrute ses copains pour jouer de petites scènes. Il passe le reste de son temps dans les cinémas de quartier. Après l'attaque de Pearl Harbor, Wood décide d'intégrer les marines. Parachutiste il part au front et récoltera deux blessures et une médaille pour son courage. Cela ne l’empêchera pas de se vanter plus tard d'avoir porté des dessous féminins sous son uniforme de soldat…

De retour aux États-Unis, en 1946, Wood déménage en Californie et commence à proposer ses services aux principaux producteurs. Après avoir fait mille petits boulots, grenouillé comme assistant de plateau, porteur de café et même cascadeur dans des westerns, il commence à se faire remarquer dans le milieu hollywoodien par des courts et des moyens métrages artisanaux de cow-boys et des pièces de théâtre. Véritable bateleur, il se proclame d’ailleurs auteur-interprète-réalisateur-producteur, comme Orson Welles, son idole, et frappe à toutes les portes des studios pour financer ses projets.

Un  producteur minable finit par lui confier la réalisation de la biographie d’un transsexuel. Le budget a beau être dérisoire (il n’a même pas d’autorisation de tournage à Los Angeles et doit détaler dès que la police arrive).

 Ed s’investit à fond dans ce qui deviendra sa première œuvre phare, Glen ou Glenda, transformant au passage le personnage en un hétérosexuel passionné par les vêtements féminins, les pulls angora..., un rôle qu’il interprète bien évidemment. Mais si ce film est aussi important pour Wood, c’est que c’est aussi le moment où il rencontre celui qui va devenir son acteur fétiche : Bela Lugosi. 


Lugosi a été une star... vingt ans plus tôt, lorsque le jeune Eddy Wood découvrait émerveillé "Dracula" dans le petit cinéma de Poughkeepsie,  sa ville natale. Marqué à vie par le rôle du vampire, le vieil acteur hongrois ne trouve plus de rôle depuis que la bombe atomique et les extraterrestres font plus peur que les vieux monstres gothiques de la Universal. 
Ruiné, accro à la morphine, il en est réduit dans ses derniers rôles à affronter des comiques  du style Abbott et Costello. Il accepte pour 1000 $ de figurer dans ce film dont le sujet scabreux l’inquiète un peu. Wood le rassure en le plaçant dans un décor gothique à souhait et lui donne un rôle de narrateur. Une véritable amitié commence entre les deux hommes.

Glen ou Glenda ayant été un désastre au box-office, Ed se reconvertit alors dans le film noir, "The Jail Bait", pour l’A.I.P. de Sam Arkoff, un des grands producteurs de films de série B à petit budget de l’époque. Le rôle du courageux inspecteur est tenu par un jeune culturiste inconnu : Steeve Reeves ! 


 

 Après un nouvel échec Wood se lance alors dans ce qui va devenir sa trilogie du pire de l’épouvante. Cherchant à financer un grand film fantastique mettant en vedette Lugosi, il frappe à toutes les portes possibles et imaginables, organisant des soirées cocktails avec les financiers potentiels mais essuie refus sur refus. Il semblerait que ce soit aussi le moment où il commence à être de plus en plus porté sur la bouteille pour compenser ses échecs à répétition. Il finit enfin par obtenir de l’argent... d’un boucher industriel ! Seules exigences, que le film comporte une explosion atomique et que le fils du directeur de l’abattoir, qui n’a jamais fait de cinéma, obtienne le rôle du jeune premier... Qu’à cela ne tienne, Ed Wood se jette à corps perdu dans le tournage de La Fiancée du Monstre ("Bride of the Monster"). 


Sa méthode de tournage est d’ailleurs particulièrement hallucinante : visualisant le film dans sa tête, il ne retourne quasiment jamais les scènes mises en boîte même si Lobo (Tor Johnson, un catcheur qui joue le rôle du monstre) fait trembler les murs en carton du laboratoire en passant une porte ou si les acteurs se trompent dans les dialogues. Le comble est atteint dans la scène finale où le savant fou interprété par Lugosi est dévoré par sa pieuvre mutante. Ayant « emprunté » dans les réserves des studios la pieuvre mécanique utilisée pour une production plus cossue ("Le Réveil de la sorcière rouge" avec John Wayne), l’équipe de tournage s’aperçoit après coup qu’ils ont oublié de prendre le moteur qui actionne la bête. Lugosi (et sa doublure pas très ressemblante), pataugeant dans l’eau glacée, est contraint de s’enrouler lui-même dans les tentacules et de se débattre maladroitement avec ce qui ressemble à l’image à un gros sac inerte. Le tout est complété par des stock-shots affreux d’un poulpe dans un aquarium.

Le film passe relativement inaperçu au box-office mais relance un peu l’intérêt pour Lugosi, d’autant que celui-ci suit une cure de désintoxication très médiatisée. Wood
prévoit alors de réaliser un grand film de vampire, "The Ghoul goes West", , avec son ami en vedette. Il tourne quelques scènes au petit bonheur : Lugosi quittant son petit pavillon de banlieue, assistant à un enterrement en en faisant des tonnes dans le genre éploré et enfin déambulant en vampire dans la campagne. Mais quelques jours plus tard Bela Lugosi meurt. Qu’à cela ne tienne, il ne renonce pas à son projet de grand film pour rendre hommage à son ami.



Il n’a beau avoir que moins de 5 minutes de métrage avec Lugosi, c’est sur ce projet qu’il sonne le ban et l’arrière ban des investisseurs potentiels... Malgré la présence de deux vedettes de la télévision, le voyant Criswell et la présentatrice de films d’horreur Vampira, le film peine à se monter. 

Wood accepte alors de tourner un film sur la vie d’un prédicateur pour l’église baptiste (et de se convertir avec ses amis au passage) si celle-ci finance son projet. Ce sera Plan 9 From Outer Space.


Le film phare d’Ed Wood résume à lui seul toute la méthode du cinéaste : un scénario invraisemblable avec un budget de misère. Les extraterrestres, ils sont quatre,  lèvent une armée de morts-vivants, ils sont trois,  pour conquérir le monde. Une voix off grandiloquente nous commente l’action, un abus de stock-shots puisés de ci de là,  comme des tirs de canons et de missiles pris dans un documentaire et suivis à la jumelle par un acteur déguisé en officier, permettent de gonfler les scènes d'exposition. Les incohérences se ramassent à la pelle : des scènes passent du jour à la nuit sans raison, une pierre tombale en polystyrène tombe lorsqu’un acteur chute à côté, l’herbe-moquette qui plisse, des soucoupes volantes suspendues à des fils bien visibles etc... A cela il faut ajouter les scènes censées représenter  Lugosi, remplacé par un acteur, le chiropracteur de sa femme, de vingt centimètres plus grand et qui, pour donner le change, garde sa cape devant le visage tout le reste du film.


Le film est un échec total. Ce qui permettra au moins à Ed de racheter les droits au groupe religieux pour un dollar symbolique, d’éviter de tourner la vie du prédicateur… et de se convertir. Cela ne décourage pas Eddy qui s’attelle à son dernier grand film fantastique : La Nuit des
Revenants ("Night of the Ghouls"). La quête des fonds est encore bien problématique mais Wood réussit à convaincre tous ses amis de lui fournir quelques sous. La légende prétend même qu’il parvint à convaincre un représentant venu lui vendre des brosses de lui confier l’argent qu’il économisait pour s’acheter une maison !

Wood, totalement à cours d’argent après le tournage, n’a même pas les moyens de faire développer son film ! Il semble qu’il ait quand même pu faire au moins une copie de travail mais que pour le reste, le film est resté 20 ans dans les labos sans pouvoir connaître une sortie cinéma.

Avec les années 60, Ed en est réduit à jouer les
scénaristes et les assistants réalisateurs pour les porno-soft minables de Steven Apostoloff comme "Orgy of the Dead" / "Orgie macabre", où Criswell commente des strip-teases accompagné d'une momie et d'un loup-garou ou à écrire des nouvelles et des romans pornographiques.

La fin d’Ed Wood est hélas sordide : sombrant de plus en plus profondément dans l’alcoolisme, il ne survit plus que grâce à l’argent que lui prêtent ses amis et qu’il englouti presqu’aussitôt en alcool, mettant en gage jusqu'à sa machine à écrire... Pourtant, il continue encore à y croire et tente de placer quelques scénarios aux titres évocateurs : "L’attaque du salami géant’’ (sic)", "Rue Pigalle", "L’hôtesse de l’air" ou "I Woke up early the Day I died". Acculé à la misère, il en est réduit à tourner des pornos, où il apparaît parfois dans des rôles soft de travesti, ou des documentaires d’éducation sexuelle pour payer ses derniers verres... Ironiquement il signe ces "oeuvres" Akdov Telmig, anagramme transparent de Vodka Gimlet, le cocktail, vodka/gin/citron, qui l'aide à tenir.

A la fin des années 70, un livre paraît : "The Golden Turkey Awards", de Michael Medved, qui célèbre les plus beaux nanars de l’histoire. Plan Nine y est cité comme le plus mauvais film de tous les temps, ce qui vaut un regain d’intérêt pour Eddy qui voit ses films ressortir dans le milieu underground. Il n’aura hélas pas le temps d’en profiter : usé par l’alcool, il est terrassé à 54 ans par une crise cardiaque le 11 décembre 1978, dix jours après s’être fait expulsé de son dernier appartement qu’il ne pouvait plus payer. Entouré par sa femme et ses derniers amis, ses cendres sont jetées dans l’océan...

Mais ce qui reste d’ Ed Wood, c’est cette foi inébranlable qui le porte, rêvant ses films, persuadé de tourner d’impérissables chefs-d’œuvre avec une force qui déplace des montagnes, il fait figure d’OVNI dans le monde du cinéma. Plus que n’importe qui, il incarne une qualité trop rare dans l’univers du cinéma : une sincérité absolue.

Ce qui a aussi soutenu Ed Wood tout au long de sa carrière, ce sont ses amis. La plupart l’ont suivi de films en films et l’ont parfois aidé financièrement jusqu’au dernier moment.

Bela Lugosi bien sûr, dont Ed Wood fut le dernier véritable ami.


Criswell, célèbre voyant de la télévision, apparaît dans plusieurs films de Wood, souvent comme narrateur. Personnage extravagant et haut en couleur, il sera souvent le sauveur financier de Wood.


Tor Johnson, catcheur suédois de 150 kgs, tourna dans les 3 films fantastiques de Wood. Il fit une grande carrière dans des rôles de monstres. Son fils Karl, policier, a souvent prêté des uniformes pour les tournages, voire même une voiture de patrouille pour Plan Nine.




Présentatrice d’une émission d’épouvante à la télé, Maila Nurmi dite Vampira fut mise sur la liste noire pour ses prises de positions politique de gauche et ses frasques amoureuses. Elle n’accepte de tourner dans Plan 9 que contrainte par le chômage et, au vu de la maigreur du cachet ne consent qu’à un rôle muet... Amie de James Dean, elle se lance dans l’occultisme après sa mort et peut s'enorgueillir aujourd'hui de posséder encore un solide noyau de fans.

3 commentaires:

Alain a dit…

Finalement un bel hommage sur l'Amitié et l'entourage. Je connaissais à peine ce nom. Maintenant je sais pourquoi et si j'en sais un peu sur cet homme, c'est à toi que je le dois. Merci. Concernant ma critique sur Grace et Nicole Kidman, en particulier je te donne toutes latitudes pour mettre à mal mon impartialité. Des souvenirs particuliers restent les plus forts.

charlus80 a dit…

Loin de moi l'idée que tu es impartial... Mais faut bien qu'on ait quelques divergences de temps en temps...;)

roijoyeux a dit…

il restera quand même dans l'histoire